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DU RENDEMENT BORDEL !

« Harrisson, je vous attends dans mon bureau ! »

Van Arsen l’avait à peine salué en passant en trombe dans le couloir.

Le Néerlandais revenait de Vienne où s’était déroulée une réunion du comité de pilotage de Trahficri, composé de technocrates internationaux, à qui il avait rendu compte de l’avancée des enquêtes en cours. Les pisse-froid lui avaient hérissé le poil.

— Eh bien messieurs, leur avait-il dit, je suis heureux de vous annoncer que nous nous apprêtons à envoyer notre premier client, si j’ose dire, devant la justice de son pays. Un citoyen italien responsable à UN-Habitat[1] d’un programme de rénovation de voirie et de traitement des eaux en Mauritanie. Appels d’offre truqués, sélection d’entreprises locales douteuses, rétro-commissions, enrichissement personnel, un cas d’école. Plusieurs autres affaires sont sur le point d’être bouclées. L’une concerne la revente illégale dans un pays d’Asie du Sud-Est de stocks de riz appartenant au PAM[2] et une autre touche à un contrat douteux d’impression de livres éducatifs financé par l’UNESCO[3] dans un pays d’Europe centrale. Une affaire délicate celle-là car l’imprimerie sélectionnée appartient à une cousine du premier ministre du pays en question.

Mais il avait bien senti que son tableau de chasse n’avait que moyennement impressionné ses interlocuteurs.

— Et sur quel volume d’argent porte l’ensemble de ces affaires ? », s’était enquis d’une voix sirupeuse l’un d’eux.

Comme un seul homme, les technocrates s’étaient pincés délicatement l’oreille en s’échangeant de discrètes œillades. Ils connaissaient la réponse mais ils voulaient l’entendre de la bouche de Van Arsen, à la manière du maître touillant le nez de son chien dans son pipi pour lui apprendre la propreté.

— Mmmmh, au bas mot deux millions et demi de dollars », avait grommelé le Néerlandais, comprenant aussitôt que cela ne valait pas tripette pour les olibrius qu’il avait en face de lui.

Avant qu’on lui rappelle vertement qu’il pilotait une unité d’élite dont le budget annuel atteignait tout de même les vingt millions de dollars provenant de la poche des contribuables et qu’à ce tarif là on était en droit d’attendre autre chose que les résultats d’une brigade de contrôleurs du fisc grec, Van Arsen avait brandi une chemise verte et immédiatement enchaîné.

— Cependant nous avons consacré l’essentiel de nos premiers mois d’existence à bâtir une méthodologie dont la mise en œuvre devrait accroître exponentiellement notre rendement dans les mois qui viennent.

Rendement ! Les technocrates avaient tressauté.

— Pour faire simple, nous avons déterminé un certain nombre de critères qui, s’ils se trouvent réunis dans un pays, déclenchent automatiquement une mise sous surveillance par notre unité. Ces critères, traités par un moteur de recherche, prennent en compte, premièrement, le risque-pays, deuxièmement, le volume de l’assistance internationale, troisièmement la valeur des contrats d’assistance, quatrièmement, le pourcentage de dossiers dérogatoires, cinquièmement, la variation du volume de l’aide d’une année sur l’autre, sixièmement, l’intervention de nouveaux donateurs dans des secteurs sensibles. À partir d’un certain stade, je vous passe les détails, une enquête préliminaire peut être déclenchée. Si des suspicions de fraude sont confirmées, alors nous lançons une enquête approfondie avec les moyens humains, financiers et techniques nécessaires. Messieurs, je crois pouvoir dire que Trahficri, dotée de cet outil, entre dans sa phase adulte.

— Et productive, espérons-le, l’avait coupé l’un des technocrates avant de lever la réunion.

Dès son retour aux Açores, le pacha, excédé, avait convoqué chacun de ses enquêteurs en chef. C’était maintenant au tour de Paul.

— Harrisson, je reviens de Vienne où l’on s’impatiente. Notre système automatisé de détection nous a sorti une douzaine de pays à investiguer en priorité. Dans le lot, le Congo. Démerdez-vous pour m’en tirer quelque chose. Et du gros, s’il vous plaît. Merci.

Et pas d’au revoir, le pacha n’avait pas la tête aux politesses.

L’entrevue n’avait duré que quelques minutes. Juste le temps pour Van Arsen de se décharger sur Paul de la pression qu’on lui avait collée sur le dos à Vienne.


 

KYMIA 1

 

Le lendemain, les responsables d’une ONG locale l’avaient conduit dans un faubourg populaire de la capitale. Dans une ruelle étroite et surpeuplée vivait Kymia, une veuve séropositive âgée d’une quarantaine d’années et mère de trois enfants. Deux ans auparavant, sa sœur avait été emportée par le sida. Elle avait alors accueilli ses deux nièces. Assise sur un tabouret en plastique posé dans un coin de l’unique et minuscule pièce où logeait la famille, elle avait raconté, en lingala, son histoire à Patrick.

« Elle dit que, peu avant le décès de sa sœur, son mari est mort pour des raisons qu’elle ignorait. Sa famille est venue la voir pour lui suggérer de faire le test de dépistage du VIH. Quand elle a su que le test était positif, elle dit qu’elle a été très mécontente parce qu’elle avait déjà entendu parler du sida à l’église et qu’elle a vu tout de suite la mort qui arrivait. Aussitôt sa famille l’a abandonnée et n’est plus venue la voir», avait traduit à Patrick le Docteur Makwenge, le responsable médical de l’association.

« Mais, pourquoi alors qu’elle avait déjà trois enfants à sa charge, a-t-elle malgré tout décidé de s’occuper des nièces ? », s’était enquis Patrick. « Lorsque notre ONG est entrée en contact avec elle, elle nous a raconté que ses nièces ont d’abord été placées chez des membres de la famille mais que ça n’allait pas. Alors elle a jugé que la meilleure place pour ses nièces était chez elle, même si sa santé est mauvaise et que sa situation financière est catastrophique, parce qu’elle sait ce que c’est que le sida et qu’elle se sent un devoir de solidarité envers ses nièces », avait expliqué le médecin.

— Vous voyez, Monsieur Roméro. Nous aimerions donner un traitement antirétroviral à Kymia mais nous n’avons pas ce qu’il faut pour cela. Nous l’aidons comme nous pouvons en lui donnant des antibiotiques peu coûteux quand c’est nécessaire. Mais nous savons bien que c’est insuffisant. Nous lui apportons aussi une aide matérielle parce qu’elle prend en charge ses deux nièces et parce que nous voulons privilégier la solidarité africaine en disant à ces familles élargies : « donnez à ces enfants de l’affection et un toit, et nous faisons le reste. » Vous savez, on ne peut pas aider seulement l’orphelin, on ne peut pas lui donner de la nourriture sans en donner aux autres enfants de la famille, parce que cela crée des jalousies. Elle reçoit aussi un peu d’aide d’une église kimbanguiste du quartier mais c’est très irrégulier.

Pendant que le médecin parlait, Kymia berçait son petit garçon de trois ans. Le regard de Patrick s’était attardé sur l’enfant qui paraissait en très mauvaise santé. Le Docteur Makwenge, avait devancé la question de Patrick :

— C‘est le seul des enfants qui est infecté par le virus. Il a trois ans et il ne marche toujours pas, il ne peut même pas s’asseoir. Kymia dit qu’il pleure beaucoup et qu’elle ne peut pas travailler parce qu’elle doit s’en occuper tout le temps. Nous n’avons pas non plus d’antirétroviraux pédiatriques. Nous lui donnons seulement un antibiotique contre les infections opportunistes.

Dans un coin de la pièce, les deux nièces de Kymia observaient les adultes d’un regard triste et las.

— Elles ne sont pas à l’école aujourd’hui ? avait demandé Patrick, en se retournant vers le médecin.

Il avait traduit la question à Kymia.

— Elle les envoie à l’école seulement quand elle a de l’argent. Le reste du temps, elles ne bougent pas de la maison. Elle aimerait bien trouver une activité, comme par exemple vendeuse de beignets dans le quartier, pour nourrir sa famille tout en restant auprès de son petit garçon. Aujourd’hui, elles n’ont pas encore mangé, c’est pour ça qu’elles ont l’air fatiguées.

« Je sais Monsieur Roméro que vous avez déjà connu des situations de détresse identiques au cours de votre carrière. Au Congo, elles se comptent par dizaine de milliers. Voilà pourquoi nous attendons beaucoup de l’argent de la Fondation », lui avait confié le médecin sur le chemin du retour. Patrick était resté silencieux. « Ne fais pas de promesses, agis », s’était-il dit.

Alors que l’avion s’apprêtait à décoller de Kinshasa, Patrick s’était rappelé la note lue sur internet à propos des compagnies aériennes placées sur une liste noire en Europe. Pas du bidon. Devant des hangars, il avait vu des gros-porteurs à moitié désossés, sans doute pour en maintenir d’autres en état approximatif de vol. « C’est la République Démocratique des Carcasses, ici. Et toi Bonaventure où es-tu, aujourd’hui ? Pas dans un tel bourbier, j’espère » avait-il songé. En tous cas, lui était pressé de se jeter dans cette pataugeoire les poches bourrées de millions.


 

COUP DE PIED AU CUL À L’AUSTRALIAN PUB

 

Il était vingt-trois heures. Isabella rentrait d’Espagne. Quand elle pénétra dans l’appartement, Isabella frissonna. Le salon, la cuisine, la chambre étaient plongés dans une semi-obscurité, seulement éclairés par la lumière des tours voisines. L’air conditionné tournait à fond. La porte du frigo bâillait. À l’intérieur, deux canettes de Singha beer, une boîte de lait concentré, quelques légumes fripés par le froid, rien d’autre. Une dizaine d’assiettes sales étaient empilées sur l’évier. Dans la chambre, le couvre-lit, chiffonné, dessinait l’empreinte d’un corps. Sur le petit bureau, le PC de Patrick affichait un écran de veille prolongée. Presque cinq semaines de séparation. Seulement quelques coups de fils échangés. Des conversations décousues. Sans intérêt. Inquiétantes. Où était-il ? Elle ramassa dans la corbeille de bureau des tickets de caisses de l’Australian Pub, le bar à bières pour rugbymen exilés du soi.

C’est là qu’elle le trouva. Devant une pression grand format, il noircissait d’une écriture incertaine les pages d’un bloc-notes. Elle commanda une bière et alluma une cigarette.

— Qu’est-ce que tu fais, mon amour?

Il s’extirpa à peine de ses gribouillages. Son regard humide s’éclaira un bref instant, avant de s’assombrir à nouveau.

— Tu vois, belleza, j’ai trouvé une idée géniale. J’ai pensé que ce Soï 8, où je me sens si bien, devrait être connu du monde entier. Hein, c’est bien de faire partager son petit paradis personnel à toute l’humanité. C’est beau, c’est généreux, tu ne trouves pas ? Et puis cette rue est tellement incroyable.

Patrick était visiblement très alcoolisé, certainement dépressif. Isabella hocha doucement la tête.

— Alors, j’ai entrepris d’en faire une cartographie très précise. Chaque bar, chaque salon de massage, chaque épicerie, chaque magasin. Et puis aussi les cantines ambulantes, les vendeurs de bibelots qui y passent. Je décris toutes les boutiques, les propriétaires, les employés, les produits, les services. En détail. Avec les prix et puis des annotations sur l’ambiance, l’accueil. J’ai déjà écrit dix fiches. C’est du boulot. Mais c’est passionnant. Quand j’aurai fini, j’enverrai tout ça au Lonely Planet. Je suis sûr que cela les intéressera.

— Mais à quoi ça sert, Patrick ?

Il lui avait donné le cafard.

— À quoi ça sert ?

Sa voix était lasse, chargée de bière, de cigarettes, de tristesse.

— Je ne sais pas. À faire des sous, si ça marche. Ou à rendre hommage à ces gens qui nous sourient tout le temps, qu’ils aient mal au cul ou pas, qu’ils aient la rage ou le choléra, c’est beau des sourires, non ! Ou à montrer l’altruisme du grand Patrick Roméro qui consent à indiquer au monde l’adresse du bonheur sur la terre. Ou à rien. À tuer le temps, sinon c’est lui qui nous tuera. Faut toujours des vainqueurs et des perdants.

Il continuait à griffonner son bloc-notes tout en parlant. À une table voisine, un géant Australien regardait avec amusement le stylo qui s’agitait entre les doigts de Patrick. Une tête d’éléphant avec une trompe et deux grandes oreilles en plastique mou l’encapuchonnait. Voilà longtemps qu’il ne l’avait pas sorti de sa collection celui-là. Un souvenir du Congo, du temps de l’éléphant dans la chaussette. Un cadeau de ses amis de l’époque.

— Allez, viens on rentre.

— Pars devant, je te rejoins. Je finis la fiche sur le petit salon de coiffure, tu sais, au 156Eo. Là où les employées sont toutes des ladyboy. Vraiment très gentilles.

Isabella se leva, le huma derrière l’oreille en guise de bisou caressant et le laissa à l’Australian Pub, plongé dans sa fiche, au milieu de rugbymen en furie et de serveuses attentionnées habillées en Père Noel car c’était encore de saison.

Dans les jours qui suivirent, Isabella vint le rejoindre chaque soir à sa table où, imperturbablement, il remplissait son bloc-notes, laissant les serveuses en bonnet rouge au pompon blanc lui apporter une nouvelle bière dès que son verre était vide. Sans lever les yeux, il lui faisait l’éloge d’une nouvelle boutique, d’un nouveau magasin. Une semaine s’était écoulée depuis le retour d’Isabella. Il en était à rédiger la fiche du 7Eleven tout proche de leur condominium. Il faisait la liste des produits en vente dans les rayons. Ça n’en finissait pas. Un moment, il posa son stylo et leva la tête.

— Je croyais que tu ne m‘aimais plus, comme les autres.

Isabella lui effleura la main.

— J’ai failli ne plus t’aimer.

— À cause du Daily Times ?

— Par moments, je me dis que tu es vraiment stupide, soupira Isabella. C’est au contraire le Daily Times qui me ramène vers toi. C’est la claque qu’il te fallait avant que tu n’ailles trop loin dans tes conneries…

— Quelles conneries ?, s’insurgea Patrick. Tu ne crois tout de même pas que…

Isabella le coupa sèchement.

— Ce que je crois, mon cœur, c’est que l’argent et le pouvoir ont toujours raison des idéaux. S’il t’en reste encore un peu, tu ferais mieux de réfléchir là-dessus au lieu de t’imbiber et de te noyer dans ce délire monomaniaque de fiches sans intérêt.

Les soirées à l’Australian Pub s’espacèrent. À l’appartement, l’écran plat déversait en permanence un flot d’images. Les infos de BBC News, un vieux et beau film français sur TV5 Monde, Des Chiffres et des Lettres, des polars intergalactiques sur Hollywood TV, des parties de billard ou de golf interminables sur des chaînes asiatiques. N’importe quoi. Sinon le DVD. Une fois sur deux Heidwig and the angry inch ou Short bus de John Cameron Mitchell, leurs films fétiches, des histoires de travestis. Ou la chaîne stéréo pour une pincée d’Aznavour. Lâchant l’écran plat, Patrick consultait à intervalles réguliers sa messagerie, moins encombrée qu’auparavant. Les propositions de mission s’étaient raréfiées. Quelquefois, des mails du service juridique du Siège, encore en chasse de « compléments d’information ». Il y faisait toujours la même réponse : « Désormais, pour toute demande à caractère officiel, veuillez utiliser la voie postale avec accusé de réception et non plus ma messagerie électronique personnelle réservée à mon usage privé. » Et, par ci, par là, un message perso. Parfois de Carlotta, toujours bouillonnante de fureur contre les bureaucrates de tous poils. Il ne se sentait pas d’attaque pour reprendre leurs ébats de langage d’avant et tapait trois mots ternes en guise de réponse. Plus de Jacques non plus, terrassé par une maladie fulgurante. Dans son ultime message à ses amis, un poème s’éteignait avec ces mots d’adieu : je suis là, vous ne me voyez pas mais je suis avec vous.

De temps en temps, assez souvent même, Isabella cassait sans ménagement sa routine

Un jour sarcastique.

— Mais qu’as-tu appris pendant toutes ces années dans le monde du développement et de l’humanitaire ? As-tu regardé seulement cinq minutes tous ces gens pour qui tu montais tes grands programmes? Pas d’argent, pas de sécu, pas de retraite et les pires maladies du monde qui les bouffent, qui leur bouffent leurs enfants. Aurais-tu déjà oublié Kymia et ses gosses ? Peut-être t’étais-tu intéressé à eux seulement pour me faire plaisir. Tu devrais te sentir privilégié. Eh bien non. Aujourd’hui, le grand Patrick Roméro a un tout petit bobo, a un peu moins de boulot et il nous fait une grosse déprime. Aujourd’hui, on ne veut plus lui donner beaucoup d’argent à Monsieur Roméro pour aller soigner la misère de l’humanité, alors il vient pleurer dans son bel appartement à Bangkok !

Un autre jour, sentencieuse.

— Tu as voulu jouer les grands de ce monde, les marquis, les barons tout en restant Robin des Bois ! Mais, bien que tu te croies supérieurement intelligent, tu n’as même pas été fichu de comprendre qu’il fallait respecter leurs règles pour entrer dans leur cour. Pas très finaud Monsieur Roméro.

Le lendemain, moqueuse.

— Il n’aime pas qu’on ne l’aime pas, mon Patrick. Il n’aime pas qu’on lui colle une mauvaise réputation. Il veut soigner son image, mon Patrick. Qu’on l’adule avec son nom tout en haut de l’affiche. Mais, ne t’inquiète pas, mon chéri, Dee Dee et moi on t’aime au plus profond ! »

— Pourquoi me parles-tu de Dee Dee ? Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ?, lui avait-il dit ce jour-là.

— Je ne sais pas. Peut-être parce que, à Kinshasa, tu m’as souvent vanté son courage, son esprit de liberté qui te séduisait tant.

— C’est curieux mais je pense souvent à lui en ce moment. Tu te souviens quand il imitait Mistinguett en dansant sur le bar?

Isabella n’avait pas oublié. Un moment magique qui les avait tous les deux attendris.

— Tu es amoureux, tu es amoureux !, avait plaisanté Isabella.

— Ne sois pas idiote ! Un timide sourire avait affleuré sur ses lèvres.

— Je vais te dire pourquoi tu penses souvent à lui en ce moment, avait-elle repris sur un ton sérieux. Parce qu’il a un courage que toi tu n’as pas. Celui de se montrer tel qu’il est dans un pays où on ne veut pas de lui, alors que toi tu n’as même plus celui de dire : oui, je travaille pour les pauvres et dans le développement, oui, je me suis payé une Jag et je vous emmerde. Dee Dee, dans sa tête, est plus libre que toi, même si tu veux faire croire partout que c’est toi le plus libre des hommes. Voilà pourquoi tu penses si souvent à lui.

— Mhhhh, avait grogné Patrick. Je te l’ai déjà dit, mais je sais qu’on n’est pas d’accord là-dessus, je crois que vivre dans la vérité absolue nous tuerait tous. Mais peu importe. Il n’empêche que cette satanée bagnole est en train de me coller une réputation de tricheur et de voleur sur le dos et que je me demande bien où tout cela va se terminer. Peut-être même en prison, j’espère que tu t’en rends compte !

— Ce que je peux te dire en tout cas, c’est qu’à mes yeux tu passeras véritablement pour un voleur si tu continues à te plaindre sans fin alors que ton argent, depuis des années, tu le gagnes grâce aux pauvres qui, eux, n’ont pas le droit de la ramener!

Un bon direct à l’estomac! Isabella avait la fibre radicale. C’est d’ailleurs pour ça qu’il l’avait aimée dès leur première rencontre.

Dès le lendemain, il rangea son carnet de notes aux trois quarts noirci de ces listes interminables sur les boutiques de la rue des miracles. La plupart, écrites dans la fièvre de l’alcool et de la déprime, étaient de toute façon, illisibles. « Tu vaux mieux que ça », se dit-il en ouvrant son logiciel de messagerie. La veille, il avait dit à Isabella son étonnement de penser souvent à Dee Dee au milieu de ses tourments et pourtant l’idée de prendre de ses nouvelles ne l’avait pas effleuré alors que l’opération délicate auquel il tenait avait eu lieu il y a plusieurs semaines déjà.

Il réalisait que rien d’autre que son ego meurtri n’avait compté depuis son retour de New York. Furieux contre lui-même, il tapa un bref message – « Dee Dee, dis-moi vite où tu es, où tu en es. Pat » – qui lui revint presque aussitôt. Adresse incorrecte. Surpris, il chercha quelqu’un qui pourrait le renseigner sur ses nouvelles coordonnées. L’image de la plantureuse Shenalti s’imposa. Il lui envoya un mot. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui réponde rapidement. Shenalti détestait les conversations électroniques. Pas assez sensuelles. Peut-être l’appellerait-il si elle tardait. Il respira un grand coup. Ça allait mieux.

Au fil des jours, sa légèreté des temps heureux lui revint. Pour occuper ses journées, il se contentait des belles images de l’écran plat et de la tendresse d’Isabella. Et de brusques incursions dans sa messagerie dans laquelle un nouveau courrier du Siège atterrit quelques semaines plus tard. Douglas Hoggard l’informait que Monsieur Paul Harrisson, enquêteur de Trahficri, avait obtenu de New York l’autorisation de recueillir son témoignage dans le cadre d’une enquête criminelle le concernant en sa qualité d’ex directeur de programme. Patrick faillit immédiatement se ruer à l’Australian Pub pour y avaler un seau de bière. Mais Isabella n’aurait pas aimé.

 

 


[1] Programme des Nations Unies pour les établissements humains

[2] Programme alimentaire mondial

[3] Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture

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